La prière

Non sans humour, on dit que les moines et les moniales cisterciens n’ont pas de vie spirituelle mais une vie tout court… C’est une autre manière de formuler ce qu’affirmait saint Bernard à ses frères de Clairvaux, au commencement de l’Ordre de Cîteaux, au 12ème siècle, qu’ « on apprend plus dans les arbres que dans les livres » ! De fait, la vie spirituelle, et précisément la vie de prière, est une expérience de Dieu, mais une expérience bien concrète, dans le sens où elle n’est nullement isolée du quotidien, fut-il le plus ordinaire : la prière, c’est la vie.

Au long du jour, en chemin ou au travail, seule ou en communauté, à l’église comme au réfectoire, la prière continue d’animer dans le secret chaque sœur. Cette prière intime du cœur n’est pas à proprement parler, ou du moins toujours forcément, une récitation de psaumes ou de formules de dévotion… Parfois, cette prière est silence intérieur, lorsque, par exemple, un emploi fait qu’il n’est pas possible pour telle ou telle sœur de « ruminer » un verset biblique. La comptable qui vérifie les factures à payer, la sœur hôtelière chargée de l’accueil d’un groupe de jeunes, toutes deux prient, car la prière, c’est avant tout un état du cœur, ou d’esprit. C’est un attachement spontané, naturel et incessant à Dieu, une présence à Dieu, notamment mise en route, établie et scellée par la profession monastique, la consécration : le don total de soi dans la pure gratuité. Aussi prier est-il le fait de vivre toujours sous le regard de Dieu, de demeurer dans son amour et sa vérité, en simplicité : en enfant de lumière.

Saint Benoît parle du « bon zèle » (ou « bon feu ») qui doit habiter l’âme du moine et animer toute sa vie (RB 72). Ce bon feu du cœur, cette prière continuelle, est l’expression (la marque) de l’Esprit Saint qui s’exprime sans cesse en nous en gémissement ineffable, c’est lui qui prie véritablement en nous et nous transfigure. Mais pour que l’Esprit Saint prie en moi, je dois demeurer en Dieu, donc être en lien avec lui par l’amour. Je dois donc aimer. Ainsi l’abbesse prie pendant son service d’écoute comme lorsqu’elle se trouve en compagnie de toutes les sœurs à l’église pour célébrer l’office divin et intercéder pour le monde. « Quand tu t’arrêtes de prier pour servir quelqu’un, disait saint Vincent de Paul, en fait, tu ne cesses pas ta prière ». C’est ainsi qu’au monastère, « école du service du Seigneur », selon l’expression de saint Benoît, c’est bien à ce que l’on vit, à l’amour, que l’on mesure le degré de vie intérieure. Qui demeure dans l’amour, demeure en Dieu, et Dieu en lui… La prière est charité. Celui qui aime prie forcément ! Et inversement. Les premiers pères cisterciens appelaient en ce sens le monastère « l’école de l’amour ». Finalement, dans le cadre de la vie monastique, la prière n’est autre qu’un art de vivre.

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