La vie monastique

La vie monastique est un signe, le signe visible de l’attente, de la vigilance du cœur, plus précisément de la foi en l’avènement du règne à venir de Dieu : de la Vie éternelle. La vie monastique est, en ce sens, toute entière un témoignage, un martyre du quotidien. Celui-ci se manifeste par une vie simple, menée de façon authentique, au jour le jour, où chaque petit fait et geste de la vie courante a son importance aussi bien dans les rapports fraternels que dans les divers lieux de vie du monastère, les « lieux réguliers » [1] ou les lieux de travail. Sans cesse, en tout lieu et en tout temps, la moniale est appelée à aimer, à chercher et à servir Dieu dans la prière, l’écoute de la Parole, le travail, le service fraternel, le partage de la charité, des biens, et des labeurs. Ainsi à l’église, au chapitre, au scriptorium, dans le cloître, le réfectoire, la vie n’est pas laissée au hasard et à l’improvisation, elle n’est pas non plus figée par les « petites règles » qui la balisent. En fait, la vie devient un espace à part entière, un lieu sacré où l’Esprit Saint prend part à la mission et au témoignage d’amour de la moniale. La vie est organisée pour que chaque sœur, par sa vie, professe la radicalité évangélique de son engagement. En tout lieu et en tout temps donc, aucune sœur n’est jamais livrée à lui-même au monastère, bien au contraire, elle est délivrée d’elle-même, de son égo, par ses « petites règles » de la vie courante qui lui enseignent un art de vivre en sœur une suite du Christ. Elle peut donc entrer, sans détour, chaque jour davantage dans le dessein de Dieu et le projet de la communauté à laquelle elle appartient. Régi par les us et coutumes, le monastère est ainsi l’atelier du cœur, c’est-à-dire : le lieu de la conversion de la moniale ; et la vie elle-même, en tout lieu et en tout temps, est prière continuelle, quête de Dieu : elle est un état du cœur, un état d’esprit. C’est ce qu’explique le moine américain Thomas Merton dans son livre La vie silencieuse :

« L’ordo de la vie cistercienne est là comme guide nécessaire et gardien de l’âme du moine (de la moniale), pour lui indiquer les limites dans lesquelles doivent s’exercer son activité extérieure afin de ne pas s’éloigner de la sphère d’influence du Saint-Esprit » [2]. Car, dit cet ancien maître des novices, « la Règle n’est pas seulement un idéal extérieur auquel nos actes doivent se conformer, mais une vie capable de transformer intérieurement le moine [3] (la moniale). […]. A notre époque où peu de moines (de moniales) vivent dans le désert, les règles et usages du monastère créent une sorte de désert spirituel où règnent le silence, la solitude, le détachement, la pauvreté, l’austérité, le travail et la prière. Les variations de la discipline monastique dépendent surtout de la mesure dans laquelle chaque règle s’efforce de s’adapter aux limites de l’homme. Les meilleures règles (ou observances) ne sont pas nécessairement les plus austères, car l’austérité au monastère n’est pas la seule norme des valeurs. Les meilleures règles sont celles qui sont adaptées à leur fin : aider des hommes (des femmes) de chair et de sang à mener des vies de prières »[4].

C’est pourquoi la vie des sœurs au Rivet est liturgique, plus précisément : elle est une célébration continuelle du quotidien, où l’humain et le divin se rencontrent, où chacune peut incarner sa foi et Dieu manifester sa présence. Au cours d’un office à l’église comme au cours d’un repas pris en commun et en silence, en écoutant une lecture, chaque geste, chaque parole, chaque temps de silence, de contemplation et d’écoute trouvent leur sens (leur place justifiée) dans cette liturgie monastique de l’ordinaire. Extérieurement, les rites peuvent apparaître souvent « terre à terre », d’ordre pratique, voire inutile… Dans nos monastères, de fait, beaucoup de « choses » ont été simplifiées. Par exemple, pendant les repas, on ne mange plus revêtu de la coule [5], les gestes ne sont plus réglés pour s’asseoir, couper son pain, ramasser les miettes, boire (à deux mains)… Disons que les « choses » se sont intériorisées, elles n’ont donc pas véritablement disparues… L’esprit de charité et de recherche de Dieu, l’esprit de cohésion du corps communautaire demeure : c’est là l’essentiel. Entrer dans le cadre de la vie monastique (« dans le réel », dit l’abbé de Ligugé [6]) n’est plus une question de gestes répétés, appris « par cœur », (donc une sorte de « représentation théâtrale » – extérieure – d’un style de vie) mais une question de volonté, ou plutôt, d’engagement et de cohérence avec un choix de vie : entrer dans le cadre de la vie monastique, c’est répondre en acte à la question « pourquoi es-tu venu ici ? ». C’est le désir de vivre en vérité – en témoin de lumière – et le témoignage (la vie elle-même) qui constituent la liturgie monastique. Chaque sœur est donc le célébrant, l’actrice à part entière de la liturgie de la vie de la communauté, mieux : elle est la gardienne d’un état de vie particulier par sa fidélité, son obéissance aux petites choses de la vie courante, sa pratique de la charité, son sens du service : par son amour de la vie monastique.


[1]Dans un monastère, on appelle lieux réguliers (du latin regularis, de regula « règle ») les lieux qui sont soumis à un règlement, des observances, généralement d’ordre extérieur. L’église, le cloître, le chapitre, le réfectoire, le scriptorium sont des lieux réguliers, des lieux d’exercices communautaires, prière, lectio, repas, où l’on garde le silence. Chaque lieu a donc sa spécificité, et chaque règle ajuste les comportements des moines et des moniales. Ceci crée une cohésion communautaire et une cohérence entre le lieu et ce qu’on y fait. Ceci donne sens et valeur à tout ce que le moine, la moniale, vit, et cela élargit son « individualité » aux dimensions de la communauté.
[2]Thomas Merton, La vie silencieuse, éd. du Seuil, Paris, 1957, p.119.
[3]Ibid., p.116.
[4]Ibid., p.71.
[5]Vêtement de consécration monastique (et non liturgique) reçu le jour de la profession solennelle du moine (de la moniale).
[6]Dom Jean-Pierre Longeat, Paroles d’un moine en chemin, éd. Albin Michel, Paris, 2005, p. 32 : « Au monastère, on entre dans le réalisme, on aborde un rapport au réel dans toute son acuité ».